lundi 6 septembre 2010

#4

I] Bille moite et vitreuse, l'oeil de l'inconscient.

C'est toujours les yeux explosés que tu cherches à voir.

Bienvenue dans la lacrymale immensité de mes globes oculaires. Je suis l'oeil de Nicola. Je suis gonflé. Nicola le sent, et ça le gène. Je coule, je suis humide. Nicola le sent, et ça l'énerve. On pourrait croire que je suis un vilain emmerdeur, en somme. Mais il n'est point facile de mener la vie que mène un oeil. Je suis condamné à voir. Toujours. Sans choix. Je vois. Je suis passif. Quand Nicola regarde, moi, je ne fais que voir. Il voit de moi, et grâce à moi regarde, observe, fixe et contemple. Je n'ai pas cette pléthorique multiplicité de possibilités. Je vois. L'unique et monotone vision. La couleur de la vue, c'est le gris. La vue passive, qui glisse et passe sans s'attacher, elle est grise. Le regard est coloré, la vue, monochrome. Je suis l'oeil, et je vois, je vois en unicolor, je suis l'outil, je suis l'intermédiaire gracieux du plus précieux sens de mon propriétaire. Et moi, je ne me vois pas. Comment puis-je savoir ce à quoi je ressemble ? Je suis ce paradoxal acteur passif, sans forme, sans apparence, puisque je ne me suis jamais vu. Et pourtant, souvent en moi, on regarde. On croit déceler. Mais je ne suis que cet outil froid, gris et métallique. Un miroir, en fin de compte. Celui qu'on appelle le Miroir de l'Âme. Un miroir de l'âme qui fait des heures supplémentaires ; quand Nicola ne ferme pas l'oeil, c'est moi qui suis parti pour des heures de boulot en plus. Que d'allers-retours horizontaux n'ai-je fait pour satisfaire la soif de lecture de cet abruti. Des lectures souvent futiles, jamais ancrées, toujours de passage dans son cerveau éthéré par la fatigue. Mais je suis fidèle au poste, toujours aux aguets, tel un officier de transmissions, responsable de l'acheminement de l'information cruciale, à mon collègue, Son Eminence de cellules grises. Je fatigue et je souffre. Je lui intime : "S'il te plait, ferme tes paupières, que je puisse me reposer un peu." Mais il ne veut rien savoir. C'est un obstiné. Je lui fais mal, pour qu'il comprenne qu'est venu le temps du repos. Mais il n'en fait rien et persiste. Nicola est un abruti.

Je suis l'oeil d'un abruti.

II] Vends moi.

Je sais pas tellement combien je pourrais coûter, si je devais me vendre demain. Le prix de la chair humaine n'est malheureusement pas encore côté en Bourse, n'en déplaise à ces Messieurs des salles de marché. Disons qu'un corps humain a l'avantage d'être rechargeable à volonté pendant environ soixante-dix ans, à base d'un kilogramme de pâtes par jour. A grosso modo un euro le kilo de pâtes merdiques de marque distributeur, si on a décidé d'acheter un smicard (modèle pas cher), on peut générer - pour huit heures de travail quotidiennes - cinquante-cinq euros par jour. Faut encore décompter ce que ça coûte de le laver (une fois par semaine, ça devrait suffire, vu qu'on le pieute dans une niche à part, les odeurs, on s'en tape un peu), et une GameBoy color achetée pour cinq euros dans une brocante pour l'occuper pendant les heures sans boulot, en gros, pour une durée de vie utile de cinquante-cinq ans, on peut se faire plus d'un million sur le dos de son acquisition de chair et d'os.

Mais attendez.

Y'a un truc qui cloche.

Je viens de calculer super succintement qu'un type qui touche le smic huit heures par jour, sept jours sur sept, zéro vacances, pendant cinquante-cinq ans de sa vie n'aura accumulé qu'un gros million d'euros ?

Ah.

Ouais.

Classement 2010 des plus hauts salaires du football (salaire annuel) (club + sponsor, représentation et pub)

Lionel Messi 33 millions d’euros.

David Beckam 30.4 millions d’euros.

Cristiano Ronaldo (Portugal, Real Madrid) 30 millions d’euros.


Ca fait combien de vies au smic ?